Comment écrire sur l’Afrique – L’appel à l’action de Binyavanga

Lors d’un voyage à Londres, mon amie bibliophile Ruwaydah avait prévu une visite à Foyles, une librairie renommée de la ville. « Tu vas adorer », m’avait-elle dit, et elle avait raison. Nous aimons toutes les deux les bibliothèques, alors il était facile d’y passer des heures à parcourir les rayons, à feuilleter les livres pour sentir l’odeur du papier, et à s’arrêter au café de la librairie pour une petite douceur.

L’après-midi fut riche en découvertes littéraires, entre recueils de poésie les préférés de Ruwaydah et littérature africaine, ma passion. Nous étions sur le point de partir quand une couverture vert émeraude, ornée de la photo d’un homme, attira mon regard sur une table d’exposition. Je pris le livre Comment écrire sur l’Afrique de Binyavanga Wainaina, un écrivain contemporain kenyan reconnu. Le titre résonna en moi, en lien direct avec la marque que je développe depuis deux ans. Je l’ai donc acheté sans hésiter.

Plonger dans le style, le ton et le point de vue de Binyavanga sur la manière d’écrire sur le continent africain m’a fait rire, m’a émue aux larmes, et m’a poussée à réfléchir à tout le travail qu’il reste à accomplir pour rediriger la perception mondiale de l’Afrique. En tant que grand écrivain contemporain, il utilise un langage simple et une observation fine pour dépeindre nos réalités. J’aurais aimé le découvrir plus tôt, mais mieux vaut tard que jamais.

Binyavanga emploie la satire pour dénoncer les représentations stéréotypées et mal informées du continent véhiculées par les médias mondiaux, l’aide internationale et les récits dominants. Il conseille ironiquement aux écrivains, lorsqu’ils écrivent sur l’Afrique, d’insister sur la pauvreté ; d’utiliser des mots-clés comme ténèbres, safari, tribal ; de parler des choses qui choquent ; de dire qu’il fait chaud et sec ; d’oublier les 54 pays et de présenter l’Afrique comme un territoire homogène ; de décrire un enfant à moitié nu, au ventre gonflé et aux yeux creusés. Et surtout, de ne pas parler de modernité, de technologie ni d’innovation.

Travaillant dans le secteur du développement international, je suis confrontée quotidiennement à ces stéréotypes. Des collègues parlent de « la vraie Afrique » pour désigner les zones pauvres, comme si cela définissait ce que l’Afrique doit être à leurs yeux. Les programmes de développement insistent pour utiliser un langage pittoresque pour décrire la pauvreté, avec des photos de personnes aussi misérables que possible. Le comble, c’est que des non-Africains viennent sur le continent pour « nous sauver », nous apprendre à travailler, et nous « enseigner » des concepts liés à notre propre culture et à notre propre contexte. Le niveau d’audace dépasse l’entendement. Au fil des années, je crois que ces stéréotypes ne résultent pas toujours d’un manque d’information, mais parfois d’un comportement délibéré nourrissant un complexe de supériorité.

La satire de Binyavanga dénonce la manière unilatérale dont les médias traditionnels traitent le continent, en nous faisant rire tout en nous invitant à réfléchir. Il est grand temps de remettre en question ces stéréotypes, de reprendre notre récit en main et de le réécrire.

Le mouvement de réécriture du récit africain a commencé depuis longtemps et a pris de l’ampleur au cours des dernières décennies. Dans ma quête pour rejoindre ce mouvement continental et mondial, j’ai intégré cette année le collectif narratif de Africa No Filter, rejoignant une communauté d’Africains engagés à travers divers canaux (médias, écriture, cinéma, etc.). Africa No Filterest une organisation dédiée à transformer les récits stéréotypés sur l’Afrique par le biais du storytelling. Rejoindre ce mouvement est une étape supplémentaire dans mon engagement à réécrire le récit africain, une histoire à la fois.

Binyavanga Wainaina nous a malheureusement quittés en mai 2019. Son courage d’écrire et de partager avec le monde a laissé une empreinte durable, une œuvre contemporaine qui nous pousse à réfléchir sur la manière dont l’Afrique est perçue et à agir pour y remédier. Son livre est une référence à lire et relire pour que l’élan de réécriture du récit africain continue de grandir.

Deborah Melom Ndjerareou

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