Ma fille,
Mars est le mois de la femme. À ton époque, les choses pourraient évoluer pour elles, avec peut-être plus d’égalité, une meilleur représentation et plus d’opportunités. Ce ne sera toujours pas parfait, mais cela pourra aller dans le bon sens. Je veux que tu te souviennes que la lignée de celles qui t’ont précédée avait la certitute que leur place évoluerait avec le temps. À leur manière, ton arrière-grand-mère, ta grand-mère et ta mère ont chacune contribué à renforcer leur présence dans leurs communautés. Laisse-moi te parler un peu d’elles.
Ton arrière-grand-mère Damaris est née en 1935 à Beladja, un village du sud du Tchad. Elle était jumelle et a grandi dans la communauté ngambaye, au sein d’une famille soudée. Grand-mère Damaris était de petite taille mais avait une présence remarquable. Elle avait toujours une voix.
Elle s’est mariée dans sa vingtaine avec ton arrière-grand-père, originaire d’un autre village de la même région. Le jeune couple a vécu quelques années au Tchad avant de s’installer au Cameroun, où ils ont servi en tant que missionnaires. Elle a donné naissance à onze enfants. Elle et ton arrière-grand-père, qui était également enseignant, accordaient une grande importance à l’éducation. Tous leurs enfants sont allés à l’école et ont poursuivi leurs études aussi loin que possible.
Tu vois, ton arrière-grand-mère était un pilier au sein de sa famille et de sa communauté proche. Elle savait lire et écrire, ce qui était rare pour les femmes de son époque au Tchad. Elle était un exemple de femme qui repoussait les limites.
Plus tard dans sa vie, alors qu’elle vivait à Moundou (au sud du Tchad), on pouvait souvent la voir assise sur une natte sous le manguier de sa cour, en train de lire. Les jambes croisées, sa canne posée d’un côté et une tasse de thé bien sucrée de l’autre, elle parcourait les pages de sa Bible en ngambaye ou un exemplaire de Danasur, l’un des premiers magazines littéraires chrétiens publiés au Tchad. En lisant, elle gardait aussi un œil attentif sur ses petits-enfants et les enfants des voisins qui jouaient autour d’elle. Elle pouvait mettre fin à toute bêtise sans même lever la tête. Sa douceur ferme a élevé de nombreux enfants et petits-enfants.
Alors, ta grand-mère Priscilla est née moins d’une décennie avant la fin de la colonisation au Tchad. En tant qu’aînée de sa fratrie, elle a appris le leadership dès son plus jeune âge. En tant que fille d’enseignant, l’éducation occupait une place centrale dans sa vie. Elle a effectué ses études primaires et secondaires au Cameroun et au Tchad, puis est partie à l’étranger pour l’université.
Après ses études supérieures, elle a poursuivi une carrière dans l’enseignement et l’action humanitaire tout en élevant cinq enfants. La vie l’a menée du Tchad au Burkina Faso, puis aux États-Unis, et en République centrafricaine. Elle a commencé à écrire dans les années 1980 et continue d’écrire aujourd’hui.
Tu vois, au-delà de la création d’histoires dans ses écrits, elle a fondé une école parce qu’elle croit en l’importance de l’éducation précoce, tout comme elle a elle-même bénéficié d’une base éducative solide durant son enfance. Cette même conviction s’est reflétée dans son travail humanitaire. Pendant dix ans, elle a dirigé un programme qui attribuait des bourses scolaires à des élèves en situation de handicap. Il y a quelques années, certains des élèves qu’elle avait accompagnés ont organisé un événement pour la remercier de son soutien au cours des vingt années précédentes.
Et devine quoi ? Ta grand-mère est aussi une artiste et une femme habile des mains. Elle dessine, peint et crée. Pendant l’été, alors qu’elle vivait en Iowa, elle a recyclé des centaines de sacs de courses, les a découpés en bandes, tressées, puis utilisées pour fabriquer de nouveaux sacs. Elle aimait aussi utiliser des outils faits à la main pour le jardinage. Elle est ingénieuse.
Une chose à noter est que ta grand-mère est une observatrice silencieuse et une penseuse. Elle n’a pas besoin de beaucoup de mots pour se faire comprendre. Son calme est aussi une force. Dans un monde bruyant, le silence est nécessaire pour discerner les messages et transmettre le savoir avec concision, et elle exprime souvent ce savoir à travers ses écrits. Elle écrit encore aujourd’hui.
Deborah, ta mère, se décrit parfois comme une méduse , ce qui la fait rire aux éclats. Une méduse, parce que la manière dont elle flotte dans l’océan lui rappelle la façon dont elle « flotte» dans le monde. Elle a grandi dans des communautés diverses au Tchad, aux États-Unis et en République centrafricaine. Être exposée à différentes cultures et langues dès son plus jeune âge a ouvert son esprit au monde et à tout ce qu’il a à offrir. Cette ouverture l’a conduite vers une carrière dans l’enseignement et l’action humanitaire. Tu vois la similitude avec ta grand-mère ?
Sa carrière humanitaire l’a également amenée à travailler et à vivre dans plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Elle l’a aussi conduite à voyager dans différents pays pour découvrir des cultures et des langues. À un moment donné, elle a passé des mois en Italie simplement parce qu’elle trouvait l’italien magnifique et voulait l’apprendre.
Après un voyage au Nicaragua, ta grand-mère lui a demandé si elle avait déjà envisagé d’écrire, puisqu’elle voyageait et découvrait différentes parties du monde. Ta mère l’a entendue, mais ne l’a pas vraiment écoutée tout de suite. Des années plus tard, alors qu’elle vivait en Namibie, cette question lui est revenue, et elle a finalement commencé son parcours d’écriture. Aujourd’hui, toutes les deux passent beaucoup de temps à tisser des liens autour des mots.
Ta mère croit aux possibilités de la vie. C’est un cliché, mais elle le prend au sérieux. Elle pense qu’il faut poursuivre ses passions et oser continuer à rêver et à créer pour rendre la vie plus intéressante. Elle espère que la créativité, la diversité et l’ouverture continueront de se transmettre aux femmes qui viendront après elle, dont tu fais partie.
Ton arrière-grand-mère, ta grand-mère et ta mère ont chacune prié pour le meilleur pour celle qui viendrait après elles. Un jour, tu ajouteras ta photo à côté des leurs et tu raconteras ton histoire. Plus tard encore, ta fille ajoutera la sienne aussi, et les histoires continueront.
Nous te souhaitons un monde d’opportunités et de création et attendons avec impatience ton histoire.
Deborah Melom Ndjerareou
Le péché de la plupart des parents de nos jours, c’est de n’avoir pas pris le soin de faire apprendre l’histoire de leur famille aux enfants.
Vous êtes un exemple pour nous vos lecteurs. On découvre d’où venez-vous et qui êtes vous. C’est une belle histoire
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Merci beaucoup pour votre lecture et votre message.
Oui, effectivement, il est essentiel de puiser dans notre famille comme source d’inspiration et de connaissance. Nos histoires, nos racines et nos parcours nous construisent, et c’est en les transmettant aux générations futures que nous préservons notre identité et notre mémoire collective.
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Ce texte est perspicace et remarquable par la puissance de sa transmission intergénérationnelle. Il met en lumière l’héritage des femmes d’une même lignée, chacune ayant contribué à sa manière à l’éducation, à la créativité et à l’humanitaire. La narration est empreinte de respect et de fierté, et elle souligne avec force la continuité des valeurs et des engagements qui se transmettent de mère en fille. Cette profondeur donne au texte une dimension universelle, car il illustre la force des femmes dans la construction des communautés et des familles. Ce récit est également percutant par la richesse des détails et la vivacité des portraits. L’arrière-grand-mère, la grand-mère et la mère sont décrites avec une humanité touchante, chacune incarnant une facette de la résilience et de l’ingéniosité féminine. Le texte ne se contente pas de raconter des faits, il peint des scènes vivantes qui permettent au lecteur de ressentir la présence de ces femmes, leur force tranquille et leur influence durable. Cette approche rend le contenu profondément inspirant et mémorable. Enfin, l’ensemble se distingue par son souffle d’espérance et de projection vers l’avenir. En s’adressant directement à la fille, l’auteur inscrit cette histoire dans une continuité, invitant la nouvelle génération à ajouter sa propre voix au récit familial. Ce message est porteur d’un optimisme puissant : il affirme que les luttes et les rêves des femmes d’hier nourrissent les possibilités de demain. C’est un texte qui célèbre la mémoire, la transmission et l’ouverture, et qui laisse une empreinte durable par sa beauté et sa force.
Le défis est lancé à quiconque ne trace sa route inspirée de celle qui exista.
Merci pour cette contribution significative.
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