La parole a longtemps été le principal vecteur de savoir, de mémoire et d’identité. Avant l’avènement de l’écriture et des médias modernes, la tradition orale constituait le socle de la vie sociale et spirituelle. Elle transmettait les valeurs, les récits fondateurs, les coutumes et les connaissances d’une génération à l’autre. Aujourd’hui, ce patrimoine immatériel, jadis si vivant, se trouve fragilisé par les mutations sociales, économiques et technologiques. Comprendre son évolution, c’est saisir l’âme même du peuple et mesurer l’urgence de sa préservation.
Dans les sociétés traditionnelles tchadiennes, la parole était sacrée. Elle ne servait pas seulement à communiquer, mais à éduquer, à unir et à transmettre. Chaque ethnie, chaque clan possédait ses propres récits, chants, proverbes et légendes, porteurs d’une sagesse ancestrale. Les anciens, dépositaires de cette mémoire, jouaient un rôle central. Ils étaient les gardiens du savoir, les conteurs, les griots, les poètes et les historiens du peuple. Chez les Sara du sud, par exemple, les veillées autour du feu étaient des moments privilégiés de transmission. Les enfants, assis en cercle, écoutaient attentivement les récits des anciens. Ces histoires, souvent métaphoriques, enseignaient la bravoure, la solidarité, le respect des aînés et la valeur du travail. Le conte du “Lièvre et de la hyène”, très répandu, illustrait la ruse et l’intelligence face à la force brute. Ces récits n’étaient pas de simples divertissements, ils formaient le caractère et inculquaient les normes sociales.
Dans le nord du Tchad, chez les Toubous par exemple, la tradition orale prenait la forme de poèmes épiques et de chants de guerre. Les griots, véritables bibliothèques vivantes, retraçaient les lignées, les alliances et les exploits des ancêtres. Leur mémoire prodigieuse garantissait la continuité historique du groupe. Chez les Arabes tchadiens, les poètes improvisateurs, appelés “Meddah”, chantaient les louanges des chefs, les valeurs de courage et d’honneur, tout en transmettant les récits des migrations et des batailles.
La transmission se faisait de manière vivante et participative. L’enfant apprenait en écoutant, en répétant, en observant. La parole circulait dans les cérémonies, les mariages, les funérailles, les marchés et les champs. Elle accompagnait chaque étape de la vie. Le savoir n’était pas figé : il se renouvelait à chaque récit, s’adaptant au contexte et à l’auditoire. C’est cette souplesse qui faisait la richesse de la tradition orale tchadienne.
Avec la colonisation, l’introduction de l’école occidentale et l’urbanisation, la place de la parole traditionnelle a progressivement reculé. L’écriture, la radio, puis la télévision ont bouleversé les modes de communication. Les jeunes générations, attirées par la modernité, se sont éloignées des veillées et des récits des anciens. Dans les villes comme N’Djamena, Moundou ou Abéché, la vie moderne laisse peu de place à ces moments de partage intergénérationnel.
Aujourd’hui, la transmission orale subsiste, mais elle se transforme. Dans certaines zones rurales, les contes et proverbes continuent d’être racontés, mais souvent de manière sporadique. Les anciens se plaignent du désintérêt des jeunes, absorbés par les téléphones portables et les réseaux sociaux. Les langues locales, vecteurs essentiels de cette tradition, sont elles-mêmes menacées par la domination du français et de l’arabe tchadien. Or, perdre une langue, c’est perdre une manière de penser, une vision du monde.
Cependant, tout n’est pas perdu. Des initiatives locales et culturelles émergent pour préserver ce patrimoine. Des festivals comme le “Festival Dary” à N’Djamena ou le “Festival des cultures sahariennes” à Faya-Largeau mettent en valeur les contes, les danses et les chants traditionnels. Des associations culturelles enregistrent les récits des anciens pour les archiver. Dans certaines écoles rurales, des enseignants intègrent les proverbes et les contes dans leurs cours pour relier les savoirs modernes aux valeurs traditionnelles.
Les médias jouent également un rôle ambivalent. Si la télévision et Internet ont contribué à l’érosion de la tradition orale, ils peuvent aussi devenir des outils de sauvegarde. Des émissions radiophoniques en langues locales diffusent des contes et des proverbes. Sur les réseaux sociaux, de jeunes Tchadiens partagent des vidéos de récits traditionnels, redonnant vie à une parole qui semblait s’éteindre.
La tradition orale n’est pas seulement un héritage du passé ; elle est le fondement de l’identité tchadienne. Dans un pays marqué par plus de 200 groupes ethniques et linguistiques, elle constitue un lien unificateur. Elle exprime la diversité tout en rappelant les valeurs communes telles que la solidarité, le respect, la sagesse et la dignité.
Les proverbes tchadiens, par exemple, condensent une philosophie de vie. Le proverbe sara “Le fleuve ne boit pas son eau”enseigne la générosité et le partage. Chez les Kanembou, on dit : “Celui qui ne connaît pas son passé marche sans ombre”, rappelant l’importance de la mémoire collective. Ces paroles, transmises de bouche à oreille, façonnent la conscience nationale et nourrissent le sentiment d’appartenance.
La tradition orale est aussi un outil de cohésion sociale. Dans les villages, elle règle les conflits, enseigne la morale et renforce les liens communautaires. Les chants de travail, les récits initiatiques et les cérémonies orales rythment la vie collective. Ils rappellent que l’individu n’existe qu’à travers la communauté. En cela, la parole traditionnelle est un ciment social, un repère dans un monde en mutation.
Sur le plan artistique, la tradition orale inspire la littérature, la musique et le théâtre tchadiens contemporains. Des écrivains comme Koulsy Lamko ou Nimrod s’en inspirent pour nourrir leurs œuvres. Les musiciens traditionnels, tels que les griots modernes, perpétuent les rythmes et les récits anciens en les adaptant aux sonorités actuelles. Cette continuité prouve que la tradition orale n’est pas figée, elle évolue, se réinvente et s’adapte.
Malgré son importance, la tradition orale tchadienne fait face à de nombreuses menaces. La première est la disparition progressive des anciens, véritables gardiens de la mémoire. Beaucoup emportent avec eux des récits jamais enregistrés ni transcrits. L’absence de politique culturelle forte accentue cette perte. Le patrimoine immatériel reste souvent relégué au second plan face aux urgences économiques et sociales.
La deuxième menace réside dans la marginalisation des langues locales. Selon certaines estimations, plusieurs langues tchadiennes risquent de disparaître d’ici quelques décennies si elles ne sont pas valorisées. Or, la tradition orale ne peut survivre sans la langue qui la porte. La domination du français et de l’arabe standard dans l’éducation et les médias crée un fossé entre les générations. Enfin, la mondialisation et la culture numérique modifient profondément les modes de socialisation. Les jeunes, connectés au monde, s’identifient davantage à des modèles étrangers qu’à leurs racines culturelles. La plupart ignore d’où elle vient, quelles sont ses origines voir même ne sachant parler sa langue maternelle. Le temps des veillées, des contes et des chants communautaires semble révolu dans les zones urbaines. La parole, autrefois vivante et partagée, se perd dans le bruit des écrans.
Pourtant, la sauvegarde de la tradition orale n’est pas une utopie. Elle nécessite une volonté collective et des actions concrètes. L’intégration des savoirs traditionnels dans le système éducatif, la création d’archives sonores et audiovisuelles, la valorisation des langues locales et la formation de jeunes conteurs sont autant de pistes possibles. Les institutions culturelles, les universités et les médias peuvent jouer un rôle déterminant dans cette renaissance.
La transmission orale doit être perçue non comme un vestige du passé, mais comme une ressource vivante pour construire l’avenir. Elle offre des repères moraux, une sagesse écologique et une vision communautaire du monde dont la société moderne a besoin. Préserver la parole, c’est préserver l’âme du Tchad.
Credit image: Media Commons
Djerakam Yamandje
Très belle interpellation à un retour aux valeurs ancestrales et à la reconsidération de la parole comme véhicule de ces valeurs. Mais est-il question de la parole ou de nos langues ?
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Merci pour cette réflexion très pertinente ! En réalité, l’un ne va pas sans l’autre. Si la parole est le véhicule des valeurs et de la sagesse, nos langues nationales en sont le moteur. C’est une distinction cruciale. la parole est l’âme de notre culture, et la langue en est le corps. On peut transmettre des valeurs ancestrales dans n’importe quelle langue, mais c’est dans nos langues maternelles que la parole prend toute sa résonance et sa force de vérité. Mon appel concerne donc les deux : dire nos vérités, mais les dire avec les mots qui nous ont bercés. Djerakam
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