Quand la pauvreté devient un récit

Cette année, le Burkina Faso a pris la décision de restreindre l’utilisation d’images montrant des enfants, des hommes et des femmes en situation de vulnérabilité à des fins de collecte de fonds. Cette décision intervient après des décennies durant lesquelles des images de l’Afrique ont été utilisées pour susciter la pitié à l’échelle mondiale, présentant le continent comme un bénéficiaire permanent de l’aide et comme un continent que le monde aurait pour devoir de sauver.

Tard dans la soirée, à la télévision, différentes chaînes du monde occidental diffusent des publicités si l’on peut même les appeler ainsi montrant des enfants dans des conditions extrêmement difficiles : vêtements sales, visages tristes, souvent en larmes, afin de faire appel à la générosité des donateurs individuels. Une voix off, souvent celle d’une femme, empreinte de pitié, explique que cet enfant n’est pas en mesure de prendre trois repas par jour et qu’il n’a pas les moyens d’aller à l’école. Mais avec X montant généralement une petite somme  il serait possible de changer la vie de cet enfant. La voix insiste alors sur le faible montant demandé et sur le fait qu’il suffit à transformer une vie.

Une vaste campagne menée dans les années 1990 autour de la faim dans la Corne de l’Afrique s’est retrouvée sur de nombreux écrans, montrant les effets de la guerre sur les communautés, en particulier sur les femmes et les enfants.

On retrouve d’autres types de publicités dans les aéroports : de grandes boîtes transparentes destinées à recueillir des dons dans toutes sortes de devises. Sur ces boîtes, des images d’enfants présentés dans la « pauvreté » sont utilisées pour toucher le cœur des voyageurs.

Et l’un des grands classiques reste la célébrité occidentale prenant des photos dans une région dépourvue de « développement », entourée du plus grand nombre possible d’enfants souriants. Ce type d’image est particulièrement apprécié sur les réseaux sociaux.

Ce sont notamment ces pratiques qui ont contribué à populariser cette phrase souvent entendue dans le monde occidental : « Finis ton assiette, il y a des enfants qui meurent de faim en Afrique. »

Les enfants vivant dans la pauvreté et n’ayant pas accès à trois repas par jour sont une réalité en Afrique. Mais c’est également une réalité sur d’autres continents. Il existe des moyens pour les organisations, les gouvernements et les individus de soutenir les communautés afin de leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie. Cependant, utiliser des publicités qui mettent en avant des enfants et exposent leur vulnérabilité est-il réellement la bonne méthode ?

Il y a une question importante derrière ces images : qui décide de la manière dont les communautés africaines sont présentées au reste du monde ? L’organisation qui collecte les fonds, le donateur qui regarde l’image, ou la personne dont la vulnérabilité est exposée ? L’image ne dure peut-être que quelques secondes sur un écran de télévision ou dans un fil d’actualité, mais répétées pendant des décennies, ces images contribuent à construire un récit beaucoup plus large sur ce que sont les Africains et sur ce que représente le continent.

Comment, en tant qu’Africains, pouvons-nous participer à l’évolution du récit sur l’Afrique et contribuer à réduire ou à encadrer l’utilisation des enfants comme « appâts humanitaires » pour collecter des fonds ?

Les histoires africaines racontées par des Africains portent une perspective différente et peuvent davantage contribuer au respect de la dignité des communautés. Prenons l’exemple d’un documentaire consacré à une communauté confrontée à un défi particulier — par exemple, l’accès à l’eau potable. Il est possible de raconter cette difficulté sans réduire les personnes concernées à cette difficulté elle-même.

La communauté peut être présentée comme une communauté qui a besoin de soutien, mais aussi comme une communauté qui possède une histoire, des connaissances, des aspirations et une capacité d’action. Il existe une différence entre documenter la pauvreté et faire de la pauvreté l’identité des personnes que l’on documente.

Participer aux conversations mondiales sur la manière dont l’Afrique ne devrait pas être réduite à un continent dépendant de l’aide, mais plutôt considérée comme un continent qui possède des opportunités tout en faisant face à des défis récurrents, constitue une autre voie possible. Au cours des dernières décennies, nous avons vu comment les crises et les difficultés ont progressivement touché différentes régions du monde. Cela pourrait contribuer à faire évoluer l’image de l’Afrique et, peut-être, si d’autres pays s’engageaient dans la même direction, à changer la manière dont la pauvreté et la vulnérabilité sont abordées à l’échelle mondiale.

Il existe également une réalité inconfortable qu’il faut reconnaître : ces images peuvent fonctionner. Elles peuvent générer des dons. Elles peuvent encourager les gens à donner de l’argent et, dans certains cas, cet argent peut réellement aider les communautés. Mais l’efficacité rend-elle automatiquement une pratique de communication éthique ? Si l’image d’un enfant en pleurs permet de récolter davantage d’argent qu’une image présentant ce même enfant avec dignité et capacité d’agir, l’image la plus émotionnellement exploitatrice doit-elle pour autant être considérée comme acceptable ?

Les organisations internationales qui travaillent dans différents pays devraient adopter des modes de communication davantage respectueux de la dignité des communautés qu’elles servent. Les gouvernements pourraient également élaborer des lignes directrices afin de veiller à ce que les organisations respectent la souveraineté des États et ne présentent pas leurs citoyens comme des pions destinés à attirer des financements.

Il ne s’agit pas de s’opposer à l’action humanitaire ni au fait de raconter des histoires sur la pauvreté. Il s’agit de questionner les conditions dans lesquelles ces histoires sont racontées. La communication humanitaire devrait pouvoir montrer la souffrance sans transformer cette souffrance en une identité permanente.

La pauvreté doit-elle nécessairement être rattachée à une géographie précise ? Si nous parlons de pauvreté mondiale et de nations qui travaillent ensemble pour y apporter des solutions, cela pourrait-il constituer une manière plus pertinente de lutter contre la faim dans le monde, plutôt que d’apposer des étiquettes par continent ou par pays ?

Lorsque la pauvreté est constamment associée à une même géographie, il devient facile pour les publics de la percevoir comme quelque chose d’inhérent à cet endroit, plutôt que comme le produit d’une combinaison de circonstances historiques, politiques, économiques et sociales. La pauvreté cesse alors d’être une condition vécue par des personnes pour devenir une partie de l’identité qui leur est attribuée.

À l’ère des réseaux sociaux et de l’information instantanée, veiller à la manière dont les récits concernant les communautés du continent et leur environnement sont construits relève peut-être aussi de notre responsabilité. Les images et les descriptions qui ne respectent pas notre dignité humaine doivent être remises en question.

Cela ne signifie pas pour autant que l’Afrique devrait être présentée uniquement à travers des histoires positives. Remplacer les images de souffrance par une succession infinie d’images de réussite ne ferait que créer un autre récit incomplet. L’Afrique connaît des difficultés, et ces difficultés méritent d’être documentées et discutées. La différence réside dans la manière dont les personnes sont présentées : comme des bénéficiaires passifs de la pitié, ou comme des êtres humains capables de parler de leurs propres réalités et de participer aux solutions.

Le seuil de pauvreté ne devrait pas être associé à l’identité africaine.

Et peut-être que la conversation ne devrait plus porter uniquement sur la question de savoir si le monde doit aider l’Afrique, mais plutôt sur la manière dont le monde peut travailler avec les communautés africaines en tant que partenaires, tout en permettant aux Africains eux-mêmes d’avoir davantage voix au chapitre sur la manière dont leurs réalités sont vues, comprises et représentées.

Deborah M. Ndjerareou

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