Entretien avec les créateurs et producteurs de la série Sport Crime. De gauche à droite : Daniela Scalia, Daniel McVicar, Toussaint Mavakala et Luca Tramontin.
La télévision internationale s’intéresse de plus en plus aux questions de migration, d’identité, de sport et de changement social pour explorer le monde qui nous entoure. Pourtant, lorsque l’Afrique apparaît dans ces récits, une question essentielle demeure : quelle place est réellement accordée aux personnages, aux histoires et aux perspectives africaines, et qui a le droit de raconter ces histoires ?
Sport Crime, une série télévisée créée par Daniela Scalia et Luca Tramontin, offre un point de départ intéressant pour cette réflexion. À la croisée du sport et des enquêtes criminelles, la série s’inspire des expériences de ses créateurs dans le journalisme sportif et le sport professionnel. Les perspectives africaines ont déjà trouvé leur place dans ses intrigues, notamment à travers Jaden Botende, un personnage récurrent originaire de la République démocratique du Congo.
Au-delà de la série existante, les créateurs réfléchissent également à un projet qui accorderait une place plus centrale aux récits africains. Cette idée, évoquée dans le cadre de leur participation à AfroCannes, un événement parallèle au Festival de Cannes, soulève des questions plus larges sur la représentation, l’identité culturelle et les relations entre les traditions narratives africaines et européennes.
We Write Afrika a rencontré Daniela Scalia et Luca Tramontin pour discuter des origines de Sport Crime, de la place des personnages africains dans la série et de leur ambition de raconter des histoires ancrées dans les réalités du continent africain et de sa diaspora.
Du sport à la narration
We Write Afrika : Commençons par le début. Comment est née l’idée de Sport Crime et quel regard souhaitiez-vous porter sur le sport en créant cette série ?
Malgré la popularité du sport, les créateurs estimaient qu’il y avait une place à prendre pour une série dramatique consacrée aux enquêtes dans le milieu sportif. L’idée mûrissait depuis 2016, année de production d’un téléfilm qui servait de préquelle à la série.
Pour Daniela Scalia, le projet est également né d’un tournant personnel et professionnel. Journaliste sportive et ancienne représentante de l’Italie dans différentes disciplines, elle avait consacré plusieurs années à raconter des histoires liées au sport. Après la perte d’un proche, elle a traversé une période difficile qui l’a amenée à repenser son orientation professionnelle.
Elle a également été confrontée aux limites imposées aux femmes dans le journalisme sportif, un milieu où la jeunesse et l’apparence physique peuvent influencer la durée pendant laquelle une femme est considérée comme pertinente dans sa profession. Elle se souvient qu’on lui avait fait comprendre qu’elle avait été progressivement écartée.
La série lui a offert l’occasion de se consacrer à de nouvelles idées, de raconter des histoires plus profondes autour du sport et d’aborder le monde sous un angle différent.
Pour Luca Tramontin, le sport a toujours fait partie du parcours. Son expérience en tant que joueur, commentateur et analyste sportif lui a fourni une multitude d’histoires dans lesquelles puiser.
We Write Afrika : Vous venez tous les deux du monde du sport et du journalisme. Comment ces expériences ont-elles façonné votre manière d’aborder la narration, le crime et les histoires humaines qui se cachent derrière le sport ?
Leur approche est étroitement liée à ce qu’ils ont eux-mêmes observé et vécu.
Luca Tramontin a évolué entre la pratique sportive, le commentaire et l’analyse, allant jusqu’à aider des équipes à résoudre des problèmes en coulisses. Il continue de s’entraîner et de participer à des compétitions, notamment aux côtés de professionnels plus jeunes. Ces expériences constituent une matière première pour des histoires qui, autrement, resteraient invisibles aux yeux du public.
Les créateurs modifient les noms et les circonstances, mais s’inspirent de situations et d’observations réelles. Selon eux, les histoires ne manquent pas pour alimenter plusieurs saisons, notamment parce que le sport et les personnes qui le font vivre ne cessent d’évoluer. Ils privilégient les récits qui paraissent plausibles et familiers, plutôt que les situations imaginées uniquement pour produire un effet dramatique. La série adopte également une approche du casting qui privilégie parfois des personnes capables de s’appuyer sur leur vécu et leur personnalité, plutôt que de recourir exclusivement à des acteurs
Personnages africains et question de l’identité
We Write Afrika : L’Afrique est déjà présente dans Sport Crime, notamment à travers le personnage congolais de Jaden Botende et les acteurs africains de la série. Comment ces personnages et ces histoires ont-ils trouvé leur place dans l’univers de Sport Crime ?
Pour les créateurs, le lien avec l’Afrique est à la fois historique et contemporain.
Luca Tramontin évoque son grand-père, auprès duquel il a grandi. Celui-ci avait participé à la guerre d’Éthiopie et en était revenu avec une profonde sensibilité aux questions de racisme ainsi qu’une grande estime pour les personnes. Il lui parlait également de Haïlé Sélassié.
Le sport constitue un autre point de rencontre. Les joueurs africains sont présents dans le football et le rugby en Europe, et les créateurs expliquent construire leurs intrigues autour de personnes et de situations qu’ils connaissent.
Ils reconnaissent également que les relations entre l’Afrique et l’Europe ne peuvent être dissociées de l’histoire. Cet héritage continue de façonner les sociétés contemporaines, alors même que les communautés africaines deviennent de plus en plus visibles dans différents espaces sportifs et culturels.
L’une des questions soulevées par leur travail consiste à représenter l’identité africaine sans la réduire à une définition unique.
Les créateurs évoquent une intrigue en préparation autour de la kora, un instrument à cordes d’Afrique de l’Ouest, dans laquelle différents personnages expriment des conceptions distinctes de leur identité. L’un se définit par sa nationalité, un autre par le fait d’être noir, et un troisième par son identité africaine.
La question au cœur de cette intrigue est simple, mais essentielle : comment les individus se définissent-ils et que signifie être africain ? Il n’existe pas de réponse facile. La nationalité, la culture, la race et l’identité continentale peuvent se recouper, mais elles ne sont pas interchangeables. Un personnage africain ne devrait pas avoir à représenter tout un continent, pas plus que son identité ne devrait se limiter aux circonstances de son origine.
We Write Afrika : Jaden n’est pas simplement un personnage secondaire. Il est un membre récurrent de l’univers des enquêtes, avec sa propre personnalité, ses compétences et son identité. Que souhaitiez-vous que son personnage représente et quelle importance accordiez-vous au fait de donner à un personnage africain une telle place dans le récit ?
Pour les créateurs, la place de Jaden dans la série revêt une signification particulière en raison de l’histoire personnelle de l’acteur qui l’incarne.
Luca Tramontin explique que Toussy était un ami adolescent de son fils, après son arrivée en Suisse depuis Kinshasa. Le jeune homme nourrissait secrètement le rêve de devenir acteur. Les créateurs l’ont encouragé, ont cru en son potentiel et l’ont aidé à développer cette ambition.
Ils racontent avec fierté avoir décelé son talent très tôt et lui avoir offert une place dans la série, considérant cela comme une réussite importante. Cette histoire montre comment la représentation peut commencer par une opportunité individuelle. Un acteur qui, autrement, n’aurait peut-être jamais intégré une production devient ainsi un personnage récurrent.
Mais elle invite également à une réflexion plus large. Au-delà de la possibilité d’apparaître à l’écran, comment donner aux personnages africains la profondeur et la liberté nécessaires pour exister pleinement, avec leurs propres motivations, leurs contradictions et leurs expériences ?
Au-delà des récits familiers sur l’Afrique
We Write Afrika : Vous avez participé à une discussion organisée dans le cadre d’AfroCannes autour du sport et de la narration cinématographique. Comment avez-vous vécu cette expérience et qu’est-ce que cet espace de rencontre entre créateurs africains et membres de la diaspora vous a amenés à reconsidérer ?
Luca Tramontin décrit AfroCannes comme un espace où il s’est senti libre de parler plus ouvertement de l’histoire africaine et de ses complexités. Il a particulièrement apprécié la possibilité d’aborder des sujets qui, selon lui, ne reçoivent pas toujours suffisamment d’attention dans les discussions européennes sur l’Afrique.
Son observation soulève une question importante sur la manière dont les connaissances historiques sont produites et diffusées. Quelles personnalités deviennent connues au-delà de leurs frontières nationales ? Quelles histoires sont enseignées, adaptées à la télévision ou intégrées à la culture populaire ? Et quelles expériences sont considérées comme faisant partie d’une histoire humaine commune ?
La télévision internationale peut contribuer à ces discussions en faisant découvrir au public des personnes, des lieux et des histoires qu’il n’aurait peut-être jamais rencontrés autrement. Toutefois, cela exige davantage que l’introduction d’un nom ou d’un lieu peu connu dans une intrigue. Il faut également veiller à la manière dont l’histoire est présentée et à la perspective qui guide le récit.
Pour les publics africains, la question n’est pas simplement de savoir si leur histoire apparaît à l’écran, mais si elle est représentée avec suffisamment de contexte et de complexité.
We Write Afrika : Comment cette idée est-elle née et qu’est-ce qu’une version africaine de Sport Crime pourrait explorer que la série originale ne permet pas de faire ?
Pour Luca Tramontin, cette idée existe depuis un certain temps. Il souhaitait d’abord que la série originale Sport Crime s’établisse avant d’entreprendre un projet qui donnerait une place plus centrale aux récits africains.
Il explique que la production a déjà tourné certaines scènes à Madagascar, au Congo et à Tunis. Son ambition est de développer des histoires africaines spécifiques, sans nécessairement les situer exclusivement sur le continent.
Il reconnaît que, jusqu’à présent, l’Afrique a été reléguée à une place restreinte dans la série originale. Un projet dédié permettrait de donner davantage de place à certaines communautés, disciplines sportives, mentalités et histoires qui n’ont pas bénéficié de la même attention.
La vision évoquée par les créateurs comprend des histoires issues de différents pays et régions d’Afrique, ainsi que des expériences de la diaspora africaine. Ils envisagent également des dialogues multilingues, dans lesquels les personnages s’exprimeraient dans différentes langues selon leurs origines et les circonstances.
La possibilité de créer une agence d’enquête basée en Afrique, autour de Jaden et d’autres personnages, fait partie de cette ambition.
Les créateurs souhaitent également explorer des partenariats avec des entreprises africaines, des acteurs économiques, des clubs sportifs et d’autres organisations. Ces collaborations pourraient contribuer à ancrer les récits dans les lieux et les communautés représentés.
Leur ambition déclarée est de créer des passerelles entre l’Afrique et l’Europe, et de construire un espace dans lequel les publics africains pourraient se reconnaître, tandis que les membres de la diaspora pourraient renouer avec des lieux, des cultures et des expériences qui leur sont chers.
Ces projets restent toutefois à concrétiser. La manière dont ils se traduiront par une production africaine durable, reposant sur des partenariats locaux solides et une véritable participation créative, sera déterminante pour la suite.
Qui a le droit de raconter les histoires africaines ?
We Write Afrika : À l’échelle mondiale, les débats sur les personnes autorisées à raconter les histoires africaines et sur la représentation de l’Afrique à l’écran prennent de l’ampleur. En tant que cinéastes européens qui envisagent un projet africain, comment abordez-vous les questions d’auteur, de collaboration et de garantie d’une véritable liberté créative pour les voix africaines ?
Luca Tramontin explique que sa décision de conserver le projet relativement près de lui-même découle de la difficulté à trouver les bonnes personnes avec lesquelles collaborer. Sa position traduit également une conviction plus générale : l’Afrique doit avoir la possibilité de raconter ses propres histoires.
Il exprime sa frustration face à la manière dont les cinéastes européens abordent les récits africains, estimant que le continent regorge d’histoires qui restent à raconter. Pour lui, cela soulève une question fondamentale : pourquoi aller chercher des histoires ailleurs alors qu’il reste tant à découvrir, à explorer et à raconter en Afrique même ?
Ses propos révèlent une tension intéressante. D’un côté, il existe une volonté d’explorer les récits africains et de leur accorder davantage de place dans la télévision internationale. De l’autre, il est reconnu que les Africains doivent avoir la possibilité de raconter leurs propres expériences. Reste à savoir comment ces deux ambitions peuvent se rejoindre.
Les histoires africaines ne manquent pas. Sur le continent et au sein de sa diaspora, des personnes documentent déjà leurs histoires, leurs cultures, leurs relations, leurs ambitions et les transformations sociales à travers le cinéma, la littérature et d’autres formes de narration.
Le défi ne consiste donc pas simplement à découvrir ces histoires, mais à créer les conditions nécessaires pour qu’elles puissent être racontées, développées et partagées avec le public.
Cela implique notamment de s’interroger sur les personnes qui écrivent les scénarios, prennent les décisions de production, choisissent les langues entendues à l’écran et disposent du dernier mot sur la manière dont une communauté est représentée. La collaboration peut prendre différentes formes, mais la présence d’acteurs africains ou l’utilisation de lieux de tournage en Afrique ne suffisent pas, à elles seules, à garantir une véritable influence des créateurs africains sur le récit.
Le fait que les créateurs reconnaissent la nécessité pour l’Afrique de raconter ses propres histoires constitue donc un point de départ important. La manière dont ce principe se traduira dans le développement d’un futur projet comptera autant que les histoires finalement choisies.
Au-delà des stéréotypes
We Write Afrika : Pour terminer, qu’espérez-vous que les publics africains et ceux de la diaspora voient, ressentent ou reconnaissent dans Sport Crime Africa, au-delà de ce qu’ils voient habituellement dans les représentations internationales de l’Afrique ? Et que signifierait pour vous, personnellement, la réussite de ce projet ?
Luca Tramontin souhaite que le public découvre l’humour et les interactions quotidiennes entre Africains : les plaisanteries, les conversations dans les vestiaires, les désaccords autour de la nourriture et l’évolution des attitudes face au racisme.
Il estime que certains films continuent d’aborder le racisme à travers des perspectives dépassées, sans reconnaître suffisamment la manière dont il est vécu et discuté aujourd’hui.
Il illustre cette préoccupation par l’exemple d’un commentateur sportif à la télévision qui avait décrit un joueur comme possédant la puissance physique d’un père africain et le sens de la rationalité d’une mère italienne. Bien que cette déclaration puisse sembler flatteuse à première vue, Luca Tramontin l’a trouvée profondément troublante.
Cet exemple montre comment les stéréotypes peuvent persister dans des propos présentés comme des compliments. L’idée selon laquelle la force physique relèverait d’une partie des origines du joueur, tandis que la rationalité proviendrait de l’autre, reproduit une hiérarchie raciale, même lorsque l’intention n’est pas ouvertement hostile.
Il montre également pourquoi la représentation ne peut se limiter à des portraits positifs. Un personnage peut être admiré, célébré ou présenté comme talentueux tout en étant décrit à travers des présupposés qui restreignent la manière dont son identité est comprise.
Les créateurs expliquent avoir reçu de nombreux témoignages d’affection et de reconnaissance de la part de membres de la diaspora après les deux premières saisons de Sport Crime. Ils considèrent le projet consacré à l’Afrique comme une occasion de proposer une autre image du continent dans la télévision internationale.
L’Afrique reste sous-représentée dans de nombreuses productions internationales, et ses apparitions sont souvent façonnées par un ensemble limité de récits familiers. Le sport, l’humour du quotidien, les ambitions personnelles, les différences culturelles et les relations ordinaires entre les individus offrent autant d’autres façons de raconter des histoires africaines.
La question est de savoir comment développer ces récits sans remplacer une image simplifiée de l’Afrique par une autre.
Faire place à la diversité des histoires africaines
La conversation avec Daniela Scalia et Luca Tramontin offre un aperçu de la manière dont les histoires africaines trouvent progressivement leur place dans la télévision internationale, tout en mettant en lumière les questions qui émergent lorsque des cinéastes souhaitent leur accorder davantage d’espace.
Leurs expériences dans le sport et le journalisme leur ont fourni un point de départ pour explorer des univers et des parcours humains que le public ne découvrirait peut-être pas autrement. La présence de Jaden Botende illustre également l’importance d’attribuer aux personnages africains des rôles récurrents, plutôt que de limiter leur apparition à de brèves interventions.
Mais la réflexion dépasse largement le cadre d’une série ou d’un éventuel projet dérivé.
La représentation de l’Afrique ne peut se mesurer uniquement au nombre de personnages africains présents à l’écran, au nombre de pays utilisés comme lieux de tournage ou au nombre d’histoires africaines intégrées dans une production internationale. Elle dépend également de la complexité des récits, des perspectives à travers lesquelles ils sont racontés et des possibilités offertes aux créateurs africains de contribuer à leur construction.
L’ambition de faire une place à l’Afrique constitue un point de départ bienvenu. Mais pour que cet espace ait un véritable sens, il faut tenir compte de la diversité du continent, des expériences de sa diaspora et de la liberté créative des personnes dont les histoires sont racontées.
En définitive, la question n’est pas de savoir si la télévision internationale doit raconter des histoires africaines. Elle est de savoir comment les raconter sans perdre la complexité, la diversité et l’humanité qui font toute leur valeur.
Deborah M. Ndjerareou
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